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Célestine, reine du volant

Sept mois de crise et toujours le sourire

jeudi 31 octobre 2002, par Anne-Sophie Faullimmel

Tous les chauffeurs de taxi de l’avenue de l’Indépendance savent où elle travaille, connaissent son nom et le numéro de sa 2CV grise. Car elles ne sont pas bien nombreuses les femmes chauffeurs de taxi à Tana, encore moins depuis la crise qui a secoué le pays ces sept derniers mois. Trois ou quatre peut-être, et parmi elles il en est une dont la popularité dépasse celle des autres...

Antananarivo (Tananarive), Hauts Plateaux malgaches, juillet 2002. Elle est pimpante ce jour-là, élégante dans sa robe fleurie, heureuse de nous parler de son métier, fière au volant de sa voiture. « Madame » Célestine. Tous les chauffeurs de taxi de l’avenue de l’Indépendance savent où elle travaille, connaissent son nom et le numéro de sa 2CV grise. Car elles ne sont pas bien nombreuses les femmes chauffeurs de taxi à Tana, encore moins depuis la crise qui a secoué le pays ces sept derniers mois. Trois ou quatre peut-être… et parmi elles il en est une dont la popularité dépasse celle des autres...
Nous nous sommes donnés rendez-vous devant les pavillons du marché couvert d’Analakely, au coeur de la ville... Son sourire, cette après-midi d’hiver à Madagascar, elle ne le doit pas seulement à son enthousiasme naturel mais au bruit doux des klaxons qui retentissent à nouveau dans les rues depuis quelques jours, au retour secrètement attendu des embouteillages, aux R4 et aux 2CV qui se réapproprient les collines de la capitale, aux gens qui circulent à nouveau, à la vie qui reprend.
Tout a basculé sur l’île avec l’élection présidentielle de décembre dernier. Didier Ratsiraka brigue alors son 5è mandat. Le peuple malgache ne rêve que de son départ et pourtant… Les résultats du premier tour ne donnent pas la victoire immédiate à son principal concurrent, Marc Ravalomanana, Maire de Tana, qui crie immédiatement à la fraude. S’amorce alors une lutte entre les deux protagonistes, génératrice d’une crise politique qui étranglera l’économie du pays et dont la population sera la première victime. Ceci jusqu’à ce que Ravalomanana, autoproclamé président en février et investi officiellement le 6 mai, ne soit progressivement reconnu par la communauté internationale à partir de fin juin. Se sont succédés de janvier à mai plusieurs mois de grèves, des manifestations géantes de soutien à Marc Ravalomanana, des ponts dynamités et des barrages routiers érigés par le camp adverse pour couper les Hautes Terres centrales du reste de l’île et asphyxier la capitale, notamment en carburant. Tamatave (Toamasina) sur la côte est, qui est passée aux mains des partisans de Didier Ratsiraka à partir du mois de mars, détenait en effet la plus grande raffinerie de pétrole du pays. On comprend alors pourquoi la levée du barrage de Brickaville en juillet, sur la principale route qui relie la capitale à Tamatave, a été accueillie avec autant de soulagement par les chauffeurs de taxi de Tana. En juin, un autre barrage important avait été levé sur la route de Majunga (côte ouest) mais Brickaville, nous disait Célestine, c’était le retour à la normale, la fin du cauchemar. Enfin... Elle gare sa voiture et nous fait signe.

Célestine ou la liberté de choisir son métier

Le vernis qu’elle a mis sur ses ongles, le rouge qui fait briller ses lèvres, ses talons et la douceur de son visage… Rien ne laissait croire que derrière cette charmante femme de 42 ans se cachait une authentique passionnée de mécanique, capable de changer une roue à toute heure, choyant sa 2 CV comme d’autres colosses feraient luire le chrome de leur moto. La délicatesse en plus. Et Dieu sait si les pépins ne manquent pas. Des pierres, des clous, des nids de poule, le moteur coupé régulièrement par souci d’économie, les pentes vallonnées de Tana, l’argent qui n’est pas suffisant pour bien entretenir sa voiture, les pièces de rechange que l’on ne retrouve pas…
Plus que l’histoire d’une femme, la vie de Célestine est l’histoire d’une famille. Elle évoque son père, transporteur de fruits et légumes, avec du pétillant dans les yeux, nous raconte ses virées dans la camionnette Citroën de la famille et la magie des automobiles qui s’empare d’elle très tôt... De ses sept frères, tous sont devenus chauffeurs de taxi. Une dynastie… Quelques années d’enseignement en tant que professeur de Malgache, et elle s’est lancée elle aussi dans le métier, consciente des réactions étonnées qu’elle allait susciter autour d’elle, mais déterminée. Dans sa passion, elle a entraîné plus tard son mari avec qui elle forme aujourd’hui un couple apparemment solide et complice…
Avec trois enfants, bien qu’étant en-dessous de la moyenne nationale, Jean de Dieu et Célestine Randriambololona ont déjà pas mal de pain sur la planche. Un fils de 18 ans, une fille de 14 et un garçon de 8 ans qui a tenu compagnie à sa maman dans le taxi dès l’âge de huit mois… Levée tous les matins à 5h30 (la vie commence dès 7-8h à Madagascar), Célestine allume le feu du « fatapera » (petit four au charbon de bois), fait cuire le riz pour l’ensemble de la famille et lave le linge que sa fille repassera l’après-midi. Le temps que son mari prépare les deux voitures, vérifie les niveaux d’huile, commence à chauffer les moteurs avant de se lancer, avec sa femme, sur les grandes artères du centre ville en espérant y trouver des clients.

Quand la crise nous surprend

La flambée des prix du carburant, conséquente à la construction des barrages et à l’asphyxie de la capitale en hydrocarbures, a été catastrophique pour la famille. Elle a atteint son comble à Pâques, où le prix du litre d’essence est monté au marché noir à 50 000 Fmg, alors qu’il était auparavant à 4200 dans les stations-essence (fin juin, un euro valait 5900 Fmg). La « course », c’est-à-dire le déplacement en ville quel qu’il soit, revenait aux clients à 60 000 Fmg en avril alors qu’ils payaient auparavant 7000 Fmg. Le nombre de courses atteint chaque jour par Célestine tournait avant autour de 15. Il est tombé à 5 pendant la crise. Le minimum pour acheter un peu d’essence... Moins de déplacements en ville pour les Malgaches, moins de vols vers Madagascar donc moins de touristes, moins de courses vers l’aéroport d’Ivato, moins de travail pour Célestine qui avait aussi pris l’habitude de jouer les guides dans la capitale…
Sans compter que les produits de première nécessité (les « PPN ») avaient eux-aussi énormément augmenté. Le litre d’huile avait doublé, le sac de charbon avec lequel la plupart des Malgaches font la cuisine avait triplé, le kilo de sucre quadruplé, et le sel évidemment, qui venait des côtes, était passé de 250 à 5000 Fmg le petit sachet ! Le kilo de riz, aliment de base consommé à chaque repas, était passé de 2200 à 4000 Fmg le kilo. Sachant que cinq personnes consomment entre 2 et 3 kg de riz par jour (10 kapoka, une boîte de conserve qui sert d’unité de mesure), la famille Randriambololona dépensait en temps normal environ 200 000 Fmg chaque mois pour le riz. Avant la crise, Célestine réussissait à tirer environ 250 000 Fmg/mois de son travail ... Elle n’en a gagné que 50 000 pendant plusieurs mois. Les économies de la famille ont donc volé en éclats, les dépenses se sont limitées à l’alimentation, le riz en l’occurrence. Et encore… Les rations ont diminué… Mais Célestine s’estime heureuse qu’aucun de ses proches n’ait eu de problème de santé…
Au moment où nous avons rencontré Célestine et son mari, une dizaine de jours après la fuite de Rastiraka aux Seychelles puis en France, et la levée du barrage de Brickaville, les prix commençaient très doucement à baisser. Ils tournaient autour de 15 000 Fmg la course en ville. Mais la route qui sépare Tana de Tamatave était encore impraticable par les camions-citerne, en raison des fortes pluies de l’été 2002 qui l’avaient endommagée, et le carburant n’arrivait donc sur les Hauts Plateaux qu’au compte goutte… Nous avons encore vu des files de 500 mètres de long devant le stations-service, et des chauffeurs attendre parfois deux journées entières avant de pouvoir obtenir un peu d’essence. Avec deux voitures, la famille Randriambololona s’en est pas mal tirée… Le premier véhicule servait à « prendre son rang » dans la file d’attente, pour reprendre l’expression locale, l’autre à poursuivre le travail en ville…

La féminité se construit en travaillant

Elle a du courage dans les yeux. Beaucoup de force, de cran, de dignité aussi et le ton de sa voix n’est jamais plaintif… Oui, Célestine peut être fière de ce qu’elle a accompli, fière de sa ténacité. Des humiliations, elle en a subi plusieurs fois lorsqu’elle s’est lancée dans la profession. Mais les regards narquois des hommes et des femmes aussi qui ne voyaient pas d’un bon œil qu’une jeune fille veuille s’immiscer dans un univers masculin, ne l’ont pas détournée de son objectif. Et sa féminité, nous dit-elle, elle l’a construite en travaillant, en s’affirmant dans le travail...
Dans un pays majoritairement chrétien où rien, apparemment, ne freine l’émancipation des femmes, l’égalité des sexes est pourtant bien loin d’être une réalité. Au sein d’une fratrie, par exemple, les filles seront rarement prioritaires pour des études supérieures. En tant que femmes de toute façon, aussi longtemps qu’elles ne pourront pas exiger de leur partenaire une forme de contraception, elles seront toujours considérées comme des mères potentielles. Et elles auront bien du mal à faire garder leurs enfants en l’absence de crèches si l’envie ou le besoin se présente d’aller travailler.
A la fois maîtresse de maison, mère de famille, femme active et appréciée par ses collègues, compétente et reconnue, Célestine a eu le mérite, la chance sans aucun doute, d’exercer le métier qu’elle voulait... Sa fille, nous dit-elle, n’a pas l’air de vouloir reprendre le volant. Elle fera ce qu’elle voudra, médecin peut-être, si la vie ne l’empêche pas de réaliser son rêve…

P.-S.

Anne Sophie Faullimmel et Antoine Rabenandrasana Namasy, juillet 2002

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