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Migrantes, nos concitoyennes du monde

lundi 30 septembre 2002, par Dominique Foufelle

De plus en plus de femmes quittent seules leur terre natale, pour échapper aux persécutions, pour tenter de gagner dans un pays riche de quoi nourrir leur famille restée sur place, dans l’espoir d’une vie plus libre où leurs droits fondamentaux seront respectés. Solitude, exploitation, misère, les menacent. Mais elles créent et rencontrent aussi des solidarités, entre elles et avec les femmes de leur terre d’exil. Parmi celles-ci, des immigrées de longue date, toujours marginalisées et discriminées après des années de présence, mais qui s’organisent pour mettre en œuvre leurs propres solutions. Peu à peu, elles sortent de l’ombre, et on s’aperçoit que leurs initiatives innovantes sont riches d’enseignement pour toutes les citoyennes du monde.

Longtemps, l’émigration fut le fait des hommes. C’était eux qui partaient exploiter leur force de travail sous des cieux réputés plus cléments ; eux aussi qui demandaient l’asile pour échapper aux persécutions politiques. Quand c’était possible, les femmes les rejoignaient dans les pays d’accueil, où elles restaient souvent à vie des citoyennes de seconde zone. La situation a changé : de plus en plus, l’émigration se féminise. Elle a deux visages : économique surtout (encore un effet de la mondialisation néo-libérale), mais aussi politique.
Des femmes quittent désormais seules un pays pauvre, à destination d’un pays riche. Ou du moins, moins pauvre. Car la terre de tous les espoirs n’est pas forcément lointaine, Europe occidentale, Etats-Unis ou Canada ; ce peut être un pays voisin, où un semblant de paix règne, où la misère fait un peu moins rage, où les lois respectent un peu plus les droits des femmes. Certaines sont célibataires et espèrent se bâtir une vie meilleure ; d’autres sont des mères de famille déléguées pour subvenir aux besoins des enfants, mari, parents. Au départ et à l’arrivée, la plupart sont prises en charge par des filières, censées faciliter leur installation. En guise de solidarité, c’est plutôt l’exploitation qu’elles rencontrent de la part de compatriotes peu scrupuleux. Dans le pire des cas, des femmes venues pour occuper un emploi qu’on leur a fait miroiter, se retrouvent sous la coupe de proxénètes, enrôlées de force dans l’industrie de la prostitution - car jamais le trafic des êtres humains ne s’est aussi bien porté. Au "mieux", elles occupent des emplois sous-payés, subissent des conditions de travail humiliantes. Ignorantes de leurs droits, elles acceptent en silence les discriminations - à la notable exception des femmes de chambre de la société Arcade, qui poursuivent depuis six mois une grève exemplaire.

Discriminations en chaîne


L’émigration politique est méconnue, mais elle existe. Disons plutôt qu’elle est niée, car on attend encore la reconnaissance concrète des violences spécifiques infligées aux femmes comme motif de demande du droit d’asile. En Europe, le Lobby Européen des Femmes, entre autres, mène campagne sur ce thème. La prolifération des discriminations flagrantes, persécutions politiques ou religieuses, violences familiales, mariages forcés, mutilations sexuelles, viols (notamment lors des conflits armés), ne semblent pas constituer des arguments suffisants. Il est encore de nombreux pays de par le monde où être une femme expose systématiquement à des violences, où les droits fondamentaux ne sont pas respectés, où il est impossible de disposer de son propre corps, à fortiori de s’affirmer lesbienne. Parce qu’elles s’exercent le plus souvent dans la sphère du privé, ces violences ne relèveraient-elles donc pas du politique ? Pour les féministes, si, bien sûr. Mais i faudra le répéter encore et encore avant que la cause soit entendue.
Pour autant, émigrer, est-ce voir la fin des épreuves ? Malheureusement, non. De multiples oppressions se perpétuent. Les pays d’accueil ignorent les réalités humaines des migrant-es, ne voyant en elles qu’une main d’œuvre pas chère, à prendre ou à jeter en fonction des besoins du marché du travail. Une vision des choses qui perdure dans la politique commune que la Commission européenne est en train de mettre en place. Cette politique de l’autruche favorise la dépendance conjugale des femmes, ne propose aucune solution aux problèmes posés par les mariages forcés, la polygamie, les mutilations sexuelles… L’occident condamne haut et fort des pratiques qu’il juge barbares, mais abandonne les victimes à leur sort. Même en situation régulière, les femmes immigrées ne bénéficient d’aucune protection, d’aucun soutien spécifiques.
Pour les sans-papières, la situation est encore pire - au point qu’une d’entre elles n’hésite pas à se qualifier de "morte-vivante". "Nous vivons comme en prison", résument d’autres dans leur manifeste, racontant la solitude, la cantonnement dans les petits boulots du bas de l’échelle et l’impossibilité de faire valoir ses compétences (et de les enrichir en suivant des formations), les violences policières, la peur de devoir retourner dans un pays où le droit à l’autonomie leur est refusé, le chantage exercé par les exploiteurs de leur misère, le refus des mariages de complaisance qui peuvent les faire tomber sous la dépendance d’un inconnu…Conscientes que la clandestinité favorise l’esclavage, elles demandent des papiers pour avoir des droits.

Des initiatives à effets multiples


Les clandestines ne sont pourtant pas les seules à rester invisibles. Des femmes venues dans le cadre du regroupement familial, ou plus récemment avec leur famille ou pour épouser un homme résidant en France, demeurent cloîtrées dans ces ghettos que sont les cités, derrière la barrière de la langue et plus infranchissable, le mur de l’indifférence - quand ça n’est pas du racisme. Elles subissent de plein fouet l’injustice économique : personne ne veut d’elles sur le marché du travail. Certains se rassurent en se racontant que, de toute façon, "ces femmes-là" ne travaillent pas, elles restent à la maison. C’est faire fi du nombre croissant de "familles monoparentales" et de chômeurs parmi les hommes. Un apport financier, complémentaire dans les meilleurs des cas, est devenu indispensable pour beaucoup d’entre elles.
Or, elles ignorent tout des lois et dispositifs qui devraient leur permettre de sortir de l’impasse. Parce que l’ignorance est mutuelle, les propositions correspondent rarement à leurs besoins, encore moins à leurs souhaits. A contrario des "stages parking", des formations inexploitables, des initiatives d’économie solidaire mettent en œuvre des solutions, sur des bases concrètes : valoriser les savoir-faire traditionnels, respecter les désirs et les manières d’être et de travailler. A Marseille, les pâtisseries de Femmes d’Ici et d’Ailleurs ont acquis une réputation qui permet à l’association d’espérer ouvrir un jour un restaurant ; en attendant, le local sert de relais d’entraide. A Lodève, des tisserandes berbères ont retrouvé devant leurs métiers les gestes ancestraux, la joie du travail en commun - et l’attention de leurs enfants.
Car non seulement ces entrepreneuses ont révisé à la hausse leur image d’elles-mêmes, mais encore, elles attirent un autre regard des leurs, modifient progressivement les comportements au sein de leurs familles, voire au sein de leurs communautés. Chaque pas vers le respect des femmes et de leur parole signifie un recul de la culture de la violence. De façon concertée, ou indirectement, sans presque le savoir, des femmes immigrées contribuent à la lutte contre la délinquance. Elles favorisent aussi les échanges interculturels, en offrant à découvrir par leurs productions artisanales, artistiques ou culinaires, des richesses de leur pays d’origine. A quand la reconnaissance de leur rôle dans l’entretien (ou le reprisage) du tissu social ? La prise en compte de leurs propositions pour un développement réellement "durable", ici et ailleurs ? Quand l’écoute remplacera-t-elle le mépris ?

Pour en savoir plus, consulter la bibliographie établie par Claudie Lesselier pour les actes du colloque "Femmes immigrées et étrangères en France", juin 2000.

P.-S.

Dominique Foufelle - septembre 2002

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