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Classe, race et sexe : les trois mamelles du capitalisme

lundi 30 septembre 2002, par Joëlle Palmieri

Ironie ? Obscénité ? L’Afrique du sud inspire tout autant fascination – les touristes raffolent de ses paysages désertiques, de ses zoos naturels, de sa riche double côte -, dédain – les " blasés" des situations dramatiques des pays du Sud ne la distinguent pas du lot -, sourires – les coopérateurs du Sud se rassurent à rêver la similitude -, étonnements – les militants du Nord ne comprennent pas sa spécificité -, désespoir – ses habitants n’en peuvent plus. Huit ans après sa libération du joug blanc et la prise de pouvoir de l’Anc, 30 ans à peine après l’apothéose des mouvements anti-racistes aux Etats-Unis, l’Afrique du sud révèle un savant précipité des trois formes principales de domination : classe, race et sexe.

L’Afrique du sud ne déroge pas au sort qui est réservé aux pays du Sud. Pauvreté, flagrance des inégalités, corruption, désengagement de l’Etat assurent la pérennité de l’équation Sud=pays en développement. Mais, l’Afrique du sud, c’est aussi le pays où s’orientent la majorité des investissements étrangers sur le continent. Bardé de mines d’or, de platine, d’argent et aujourd’hui de son tourisme florissant, ce pays se retrouve être le fer de lance d’un continent submergé par la dette, déchiré par les guerres, englué dans la pauvreté la plus extrême. Qui dit richesse amène recherche de profit maximum à l’heure où le libéralisme dicte ses lois. Dans ce pays, malgré la prise de pouvoir d’un mouvement qui prônait le socialisme, il n’existe plus de service public. Education, soins, biens élémentaires (eau, énergie) sont entre les mains du privé. On compte 40% de chômeurs, des millions de sans-" quelque chose " : abris, terre, mer… Les pêcheurs ne peuvent pas pêcher, faute de brevet, les agriculteurs cultiver, faute de terre. Seules les grandes compagnies étrangères ou les multinationales orientent les donnes du marché du travail. Erreur ! Les Sud-africains blancs également.
Aussi, après avoir brillamment mis fin à l’apartheid, l’Anc et ses partisans sont tombés dans le piège anti-ségrégationniste américain : créer une bourgeoisie noire, avec ses privilèges, qui contrôlerait le pays. Hormis la nomenklatura au pouvoir menée sans vergogne par Thabo Mbeki, les Noirs sont pauvres, les Blancs sont riches. Les Noirs n’ont rien, les Blancs ont tout. Les Noirs qui travaillent le font pour quelques rands (monnaie locale), les Blancs sont les employeurs. Il n’existe pratiquement pas de Blanc pauvre.
Fidèle aux valeurs américaines, le gouvernement a entrepris un programme de " positive action ". Ainsi, on peut compter dans les rangs des services de répression – police, armée, forces de sécurité – autant de Blancs que de Noirs, d’hommes que de femmes. Sur les affiches publicitaires, qui ventent les mérites de telle ou telle société informatique ou automobile, se côtoient Blancs et Noirs – évidemment, essentiellement des femmes. Mais cette politique endigue-t-elle le problème de fond ? Y aurait-il moins de violences à partir du moment où les rangs de la police comptent des Noirs ? Les Américains ont déjà fait la preuve du contraire.

Le lourd héritage de l’apartheid

Cette domination raciale et de classe a généré des systèmes d’oppression très sophistiqués qui enlisent les luttes sur le terrain de la revendication. L’apartheid étant le système de domination raciale le plus abouti a laissé un lourd héritage. Tout droit pour un Noir était assujetti au bon vouloir d’un Blanc : avoir un travail, un logement, une famille même ! Aujourd’hui, malgré l’éradication institutionnelle de ce système raciste et fasciste, les traces sont tenaces. Il reste comme un positionnement d’attente de la part des Noirs. Même chez ceux qui luttent, contre les privatisations, pour le droit à la terre… la tendance est grande de ne pas se poser comme force de propositions, de ne pas élaborer des stratégies conjointes de prise de pouvoir. Il faut dire qu’un autre handicap majeur entrave une telle évolution. Mandela, leader de l’Anc, représente encore tous les espoirs. Très populaire, sans doute sincère, il couvre, de par son aura, la politique meurtrière de son successeur non naturel Thabo Mbeki. L’Alliance au pouvoir, composée de l’Anc, de la Cosatu (grande centrale syndicale) et du Parti communiste, brouille les pistes. Comment peut-on se révolter contre ceux-là mêmes qui ont porté la libération ? L’enjeu est de taille. Renverser ce pouvoir, fier serviteur du libéralisme et principal allié en Afrique de l’oncle Sam, ou fouiller ses failles ? Certains militants s’interrogent – et parmi eux, beaucoup d’anciens exilés politiques -, d’autres rejettent un quelconque compromis, la population se tâte et subit. Et, comme si un système de domination ne suffisait pas, le fléau du sida – l’Afrique du sud est le pays le plus atteint au monde – vient souligner et creuser de quelques traits de plume les stigmates d’une société divisée.

Le sida, exergue des systèmes de dominations

Exégèse de cette société inégalitaire, raciste et ségrégationniste, le sida révèle un système de domination beaucoup plus profond, qui autorise et porte les deux autres. La domination de sexe, ou encore domination masculine, autrement dit, patriarcat. Le sida concerne 6 millions de Sud-africains. Chaque jour, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants meurent, dans l’indifférence totale d’un pouvoir qui nie la maladie et qui refuse de mettre en œuvre les politiques sanitaires indispensables : tri-thérapie et névapirine (qui empêche la transmission du virus VIH entre mère et enfant). Alors, aujourd’hui ce sont les entreprises, par simple réflexe comptable, qui proposent de soigner leurs employés. Comment être contre ? Comment dénoncer une telle ingérence du privé dans la vie sociale d’un pays ? Demandez-le à un-e malade ? Il ou elle vous répondra qu’au moins, on le ou la prend enfin en compte ! Aujourd’hui aussi, les médecins traditionnels conseillent aux hommes d’avoir des relations sexuelles avec des vierges pour faire disparaître la maladie. Résultat : le nombre de femmes séropositives accroît de façon exponentielle, le nombre de viols n’a jamais été aussi élevé, leur impunité jamais aussi grande. Sans compter que les victimes peuvent désormais être des petites filles d’une semaine…
Où donc peuvent s’arrêter les effets d’une domination ancestrale qui génère ses propres systèmes d’oppression ? Etonnamment ni les pouvoirs publics, ni les multinationales ne s’en préoccupent. Ne serait-ce pas là un signe, un élément de compréhension de ce puzzle géant, dont nous sommes les pièces ? En d’autres mots, l’oppression spécifique des femmes ne représente-t-elle pas le ciment d’une société inégalitaire visant le profit à court terme ? Si on en doutait encore, l’amendement qui a été voté lors de la dernière nuit des négociations du Sommet de la Terre porte justement sur le " respect des valeurs culturelles et religieuses " dans le cadre de la délivrance de soins aux femmes. Une simple politesse faite aux Etats intégristes et/ou conservateurs ? Certainement pas ! Un véritable indicateur de l’impérieuse nécessité pour le capitalisme de maintenir les femmes la tête sous l’eau, faute de quoi il s’écroule. A ce propos, Angela Davis, célèbre militante noire américaine du Black power incarcérée pour ses positions radicales dans les années 70, ne dit-elle pas : " Comment peut-on […] s’attendre à ce que l’État résolve le problème de la violence contre les femmes alors qu’il répète constamment sa propre histoire de colonialisme, de racisme et de guerre ? Comment peut-on demander à l’État d’intervenir quand en fait ses forces armées ont toujours pratiqué le viol et les coups et blessures contre les femmes "ennemies" ? En fait, la violence sexuelle et intime contre les femmes a toujours été au cœur des tactiques militaires de guerre et de domination. " [1]

P.-S.

Joelle Palmieri - 27/09/02

Notes

[1] Discours " La couleur de la violence contre les femmes ", prononcé par Angela Davis, lors d’un colloque du même nom à Santa Cruz en automne 2000

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