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Une Saoudienne à la tête du planning familial mondial

Entretien avec Thoraya Obaid

lundi 30 septembre 2002, par Dominique Foufelle

Aider les pays pauvres à contrôler leur démographie suppose beaucoup d’intelligence et de subtilité.. La Saoudienne Thoraya Obaid, directrice du Fonds des Nations Unies pour la population, n’en manque pas.

A la tête du Fnuap depuis janvier 2001, Thoraya Obaid est la première Saoudienne à occuper un poste aussi élevé aux Nations Unies. Elle a été aussi la première femme de son pays à étudier aux Etats-Unis. De passage à Genève, elle montre comment le contrôle des naissances est lié à la lutte contre la violence sur les femmes.

Vous venez d’un pays islamique où les femmes n’ont même pas le droit de conduire et vous pilotez un budget de plus d’un milliard de dollars…
Entre mener un combat pour pouvoir conduire ou pour le droit à l’éducation et au travail, je n’hésite pas un instant. Il faut savoir choisir les temps et les types de batailles. C’est une erreur de mener sur le même front les petits et les grands combats. L’Arabie saoudite est en train de beaucoup bouger, de s’ouvrir.
Je viens d’une famille de classe moyenne. Nous étions huit enfants ; mon père était journaliste autodidacte : il s’est formé à la mosquée. Mes parents m’ont envoyée au pensionnat au Caire à l’âge de 7 ans. Ils m’ont toujours expliqué qu’ils faisaient cela parce qu’ils m’aimaient et qu’ils voulaient que j’aie une bonne éducation. Je ne me suis jamais sentie rejetée même si je ne revenais chez moi que deux fois par année.
Lorsque j’étais adolescente, mon père était très soucieux de mon apparence. Je lui obéissais : je ne me maquillais pas, je ne portais pas de talons, je ne sortais presque pas. Ces préoccupations me semblaient dérisoires comparé à ma soif de savoir. Il avait complètement confiance en moi et m’a envoyé aux Etats-Unis pour étudier la littérature anglaise, la sociologie et l’anthropologie. Un collège de filles pour préserver ma réputation dans mon pays. J’ai été la première boursière du gouvernement saoudien à 17 ans. Ils ont attendu 4 ans que j’aie fini mes études pour voir si je ne revenais pas dépravée… avant de donner la deuxième bourse à une autre étudiante.
Maintenant, l’éducation des filles va de soi en Arabie saoudite. De même que le concept de la femme qui travaille. La situation économique, devenue plus difficile, le demande aussi. C’est un saut immense quand on pense que les premières écoles publiques n’ont existé qu’en 1962. On oublie trop souvent d’évaluer les changements des pays en développement sur la durée.

En 1994, à la Conférence du Caire sur la population, on a observé une alliance de facto entre islamistes et le Vatican contre le droit des femmes à disposer de leur ventre…
L’islam n’est pas opposé au planning familial. Dans les pays musulmans, l’avortement est autorisé si la vie de la mère est en danger. En 1994, au Caire, on a fait un amalgame trop rapide entre le Vatican et l’islam. La vraie question portait sur l’avortement avec ou sans contrôle.
Pour le Fnuap, l’avortement n’est pas une forme de planning familial. Et nous ne fournissons pas de service pour l’avortement. En revanche, nous formons le personnel médical pour gérer les complications dues à des avortements mal faits. En principe, si le planning est bien mené dans un pays, le nombre d’avortements doit baisser.

Pourtant ce sont les pays musulmans d’Afrique sahélienne (Niger, Tchad, Mali) qui ont la plus forte natalité…
La baisse des naissances est une urgence pour tous les pays pauvres, islamiques ou non. Mais tant que les gouvernements n’investissent pas dans ce domaine, les choses ne changeront pas. Il faut permettre aux femmes de choisir le nombre et l’espacement de leurs enfants.

Et les hommes ?
Bien sûr, il faut travailler parallèlement sur les mentalités et les comportements chez les hommes. Ils doivent reconnaître le droit de la femme de décider. Il faut les amener à devenir des partenaires sexuels responsables, avec un comportement sexuel correct, sans violence. Mais cette sensibilisation ne concerne pas uniquement le Sud, il faut travailler cela à l’échelle planétaire. Car les violences envers les femmes ne se résument pas à l’excision. Il y a aussi l’inceste, les femmes battues, la pédophilie, qui sont des fléaux dans le monde entier.
Il faut aussi viser les jeunes (60 % de la population mondiale a moins de 24 ans). Nous essayons de les sensibiliser à travers des réseaux, des organisations non gouvernementales, des communautés religieuses, des mouvements scouts. Nous ne parlons pas d’éducation sexuelle, mais de programmes de capacités : comment devenir des adultes responsables. Il est aussi très important de travailler avec les parents pour éviter de créer des conflits.

Que pensez-vous du " relativisme culturel " à propos de l’excision ?
On peut gérer la question de deux manières : soit on dénigre la culture qui pratique l’excision, soit on explique aux gens les dangers qui découlent de cet acte. Déprécier une culture ne mène à rien. Il faut savoir en faire une utilisation positive. Le Soudan est un bon exemple : lors d’une campagne sur l’excision, le ministère de l’Intérieur avait produit un poster qui disait : " Dieu a créé la femme dans une forme parfaite. Pourquoi mutiler cette perfection ? "
Ce n’est pas nécessaire d’attaquer les traditions de front, on peut tourner autour, et faire en sorte que les coutumes ne soient pas utilisées comme une justification de certains actes. Si l’excision est utilisée comme un moyen d’initiation des femmes, eh bien, il faut proposer d’autres formes d’initiations moins nocives. Parallèlement, il faut trouver des réaménagements pour les sages-femmes chargées de l’excision et leur permettre de se recycler.

Et la polygamie ?
(Rires…) Je tuerais mon mari s’il osait s’y risquer. Evidemment, je suis contre. L’interprétation de l’islam à ce sujet varie considérablement d’un pays musulman à l’autre. En Tunisie, la polygamie est interdite par la loi qui est elle-même basée sur la charia.

Paru sur www.syfia.com

P.-S.

Propos recueillis par Carole Vann (Syfia Suisse) - Juin 2002

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