Accueil du site > Dossiers > Sous dossiers > Canada : les pièges de la polygamie

Canada : les pièges de la polygamie

lundi 30 septembre 2002, par Dominique Foufelle

Si les épouses de polygames jouissent d’une certaine considération sociale en Afrique, il n’en va pas de même au Canada où la justice ne lésine pas avec la polygamie.

Quand Odette a voulu quitter l’Afrique afin d’immigrer au Canada, elle pensait que tout irait comme sur des roulettes. Son mari n’y était-il pas installé depuis quelques années avec leurs quatre enfants qui, tous, fréquentaient déjà l’école ? Mais elle a déchanté lorsque les fonctionnaires ont refusé sa demande d’immigration sous prétexte qu’elle n’était que la deuxième épouse de son mari, qui avait déjà parrainé une première femme, naturalisée canadienne…
Heureusement, ils ont accepté qu’elle présente une demande de résidence permanente avec considération humanitaire, ce qui lui a permis d’entrer au Canada où sa requête sera évaluée d’ici quelques mois.
En attendant, Odette se débrouille comme elle peut. Comme son statut lui interdit de travailler et qu’elle n’a pas droit à l’aide sociale puisque son époux lui verse une petite pension alimentaire, elle tire le diable par la queue. "Odette est dans la m…", résume Sylvie Lorion, du Centre social d’aide aux immigrants, qui l’a aidée quand elle s’est retrouvée sans le sou dans les rues glaciales de Montréal. "Ce qui est dur pour elle, c’est qu’en Afrique, en tant que seconde épouse, elle jouissait d’une certaine considération au plan social. Ici, elle n’a plus aucun statut !"
Le cas d’Odette n’est pas unique, loin de là ! Bien qu’il n’existe pas, à proprement parler, de statistiques sur la polygamie au Canada, on sait qu’elle se pratique discrètement parmi certains des 500 000 musulmans du pays, dont quelque 150 000 sont d’origine africaine. Si les fonctionnaires éludent poliment toute question sur le sujet, il en va autrement à l’organisme montréalais "Afrique au féminin", qui tente de familiariser les immigrantes africaines aux habitudes du Québec.

Souffrance et isolement


L’intervenante Augustine Matumona cite le cas d’une Sénégalaise qui s’est suicidée car elle ne supportait pas la présence d’une seconde épouse, plus jeune, non plus que l’isolement dans lequel son mari la maintenait, faisant tout pour qu’elle ne soit pas "contaminée par la société d’accueil". Elle se rappelle aussi cette autre Africaine qui a choisi de rentrer au Sahel, n’ayant pu se résoudre à dénoncer son mari aux autorités. "La plupart des femmes africaines répugnent à dénoncer leur mari même si elles savent que le droit canadien est de leur côté", dit-elle. Mais sur le coup de la colère, pour contrer une injustice ou parfois par vengeance, certaines n’hésitent pas à le faire, quitte à risquer elles aussi d’être renvoyées au pays.
Si la polygamie fut autrefois pratiquée au Canada par certaines populations autochtones et, plus tard, par les Mormons, aujourd’hui le Code criminel canadien ne lésine plus avec les polygames. Sur dénonciation, le "coupable" peut encourir jusqu’à 5 ans de prison, payer une amende, être obligé de divorcer et, dans certains cas, peut même être expulsé dans son pays d’origine. C’est ce qui a failli arriver à un ressortissant d’Afrique du Nord qui s’est marié au Canada, "oubliant" l’épouse légitime qu’il avait laissée au pays natal. Offusqué, le père de cette dernière l’a dénoncé aux autorités canadiennes et a entamé une bataille juridique qui ne prit fin que lorsque le polygame – menacé de subir les foudres de l’État – accepta de divorcer de sa première épouse afin de demeurer au Canada.
Qu’elles viennent du Congo, de la Guinée, du Togo, du Sénégal ou de l’Algérie, nombre d’épouses de polygames n’ont d’autre recours que de revendiquer le statut de réfugiée. Elles sont alors hébergées quelques semaines dans des organismes de bienfaisance, le temps de recevoir divers services facilitant leur intégration. "Le plus difficile, dit une avocate spécialisée dans les droits de la personne, c’est la période d’attente qui peut durer de 4 à 12 mois. C’est une étape pénible à vivre. Elles se retrouvent privées de leur identité sociale et de leurs repères habituels, sans aucune garantie d’obtenir le statut de réfugiée".
Une réalité que les responsables du Centre des Femmes de Montréal connaissent bien : "Les Africaines qui immigrent au Canada sont confrontées à un choc culturel immense, affirme une intervenante. Certaines se retrouvent dans une grande précarité matérielle et éprouvent une forte douleur morale, voire de la honte. Car les Africaines sont des femmes fières, qui n’ont pas l’habitude de demander de l’aide en dehors de leur réseau amical et familial".
Le mode de vie urbain et l’environnement social ne constituent pourtant pas un terreau fertile pour la polygamie au Canada. "Les appartements ne sont pas assez grands et les femmes en viennent à éprouver de la jalousie les unes pour les autres, dit Anne Sidonie, originaire du Cameroun et responsable de la Maison africaine de Montréal. Elles comparent aussi leur vie avec celle des Canadiennes, qui sont indépendantes et ont de nombreux droits."
À mesure que le temps passe, qu’elles connaissent les mécanismes de protection sociale et qu’elles s’intègrent à la société d’accueil, les femmes obligées de vivre clandestinement une situation de polygamie s’en laissent de moins en moins imposer, que le conjoint soit d’accord ou pas. Celles qui ont des enfants ont même une autre raison de se réjouir : un récent jugement de la Cour suprême du Canada protège les droits des enfants d’immigrées en favorisant le rapprochement d’avec leur mère. Un espoir pour Odette…

Paru sur www.syfia.com

P.-S.

Nicole Defoy (Syfia Canada) - février 2002

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0