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Micro-crédit : piège ou solution ?

lundi 30 juin 2003, par Joëlle Palmieri

La question ne fait pas consensus, loin de là. Les pratiques sont multiples autant que les analyses. On put en écouter exposées lors de la table-ronde "Micro-crédit et femmes : nouvelles formes de solidarité ? " organisée par l’AFED (Association femmes et développement) et l’Aitec (Association internationale des techniciens, experts et chercheurs) en avril 2002.

Selon Jeanne Bisilliat, anthropologue, à l’initiative de cette rencontre, la question des micro-crédits a été instrumentalisée au moment de la conférence de Nairobi. Il existe en effet des aides pour diminuer la pauvreté, mais comment peut-on parler d’entreprenariat quand on analyse le niveau de ces soutiens financiers ? En particulier, les femmes constituent, selon les analystes de l’Onu, des " pauvres méritants ", ce qui implique une symbolique du " petit ", du strict nécessaire pour garder la tête hors de l’eau. Et ça donne bonne conscience à tout le monde…

Un outil d’autonomie

Marie-Dominique de Surremain, qui travaille à Enda Colombie, analyse une autre tendance. A Medelin, qui compte deux millions d’habitants, l’Ong enquête sur la féminisation de la pauvreté et la résolution des crises urbaines par les femmes. Ainsi, dans les années 80, une nouvelle génération de centres autogérés par les femmes a vu le jour sur les questions fondamentales : santé, éducation, commerce, habitat. Dans les années 90, la tendance s’est étendue à la finance, au droit, au soutien psychologique, ce qui a créé un impact certain sur la résolution des conflits armés comme familiaux. Ainsi, la Maison " Amie " est née, constituant un lieu d’écoute communautaire, un centre de résolution des conflits. Quid de l’amélioration des revenus ? Les Colombiennes ont appris les principes des caisses des femmes du Grand Yof à Dakar au Sénégal qui comptent 20000 membres et ont inventé les " matilleras ", des services de crédit autogérés par les femmes et fonctionnant sur une année. Au début, l’idée de l’épargne était complémentaire au projet, puis l’orientation a changé afin d’améliorer les revenus. De fait, ces lieux sont devenus des réseaux de relations quotidiennes, où sont organisées fêtes, soirées… La Maison " Amie " a grandi et des Ong se sont coordonnées autour de ce projet. Il existe aujourd’hui un plan de développement sur six quartiers, qui comporte la création de nouvelles activités dont les échanges non monétaires (troc, échange de savoirs dans les groupes d’écoute…). Quel avenir pour ce projet ? l’autonomie. La Maison refuse toute injection financière extérieure, " elles gèrent leur propre argent ", et le taux de remboursement est de 99%. Il n’y a pas de prise de risque puisque les crédits sont garantis par la personne ou le réseau d’épargnants. Le financement concerne les besoins de subsistance. Ainsi, il n’existe pas de système d’accumulation, et encore moins d’accumulation financière. Reste la question du statut. Dans les années 70 et 80, de nombreuses coopératives de femmes sont nées qui ont fait faillite en 90. Le débat entre emploi et revenu reste donc ouvert. Selon la sociologue, deux ou trois alternatives sont possibles : séparer les activités sociales des activités économiques et créer des ponts avec la micro-finance en général.

Des effets pervers et contradictoires

Selon Kamala Marius Ghanon, qui travaille sur les systèmes de micro-crédit en Inde et au Bangladesh, la micro-finance représente un moyen de lutte contre la pauvreté mais surtout une véritable capacité d’empowerment, surtout dans cette région du monde. Les femmes sont en effet les plus pauvres des plus pauvres et le système patriarcal très prégnant. Ainsi, en Inde, le fait que les femmes soient déléguées pour aller vendre représente un statut social plus élevé. La chercheure déplore le manque d’outils de mesure. Certes de nombreuses études quantitatives existent mais peu s’attachent au retour sur investissement social des opérations de mirco-finance. En Inde, comme au Bangladesh, le patriarcat impose que les femmes mariées ne disposent pas d’accès à l’argent, l’homme étant le seul pourvoyeur de revenus. Ainsi, la micro-finance touche plus les veuves, les femmes abandonnées. De plus, ce système s’adresse aux femmes parce qu’elles remboursent bien. Alors les hommes utilisent les femmes pour accéder aux crédits, ce qui crée des tensions, rien que sur la question de la dot. Ainsi, on a pu constater au Bangladesh que la micro-finance était à l’origine de violences domestiques. Force est donc de constater qu’il existe des effets pervers de ces programmes et surtout une inégalité de genre. Mais, la contradiction ne s’arrête pas là. Les femmes restent les plus accrochées à ces programmes parce qu’ils ont pu les faire sortir de leur espace privé, tout en bâtissant une approche collective, en particulier pour les questions de caution par le groupe. De fait, on constate un renforcement du capital social, base d’une organisation de lutte contre d’autres fléaux de la société, comme la dot, l’alcoolisme, l’éducation des filles, les infanticides des filles…Les rencontres hebdomadaires créent du lien. Au niveau politique, les groupes solidaires prennent de l’ampleur et on a ainsi pu assister en Inde, à une augmentation non négligeable des femmes élues au parlement et la mise en place de quotas (33%) de sièges dans les collectivités territoriales.

Une critique univoque du micro-crédit

Hedwige Peemans-Poullet, présidente de l’université libre de Bruxelles, se pose en faux par rapport aux différentes interventions et condamne globalement le système. Après avoir constaté un engouement vers la micro-finance après Pékin+5, elle affirme que les femmes ont oublié tout un ensemble de conditions comme la pauvreté. Selon l’universitaire, il n’existe plus de questionnement sur le pourquoi. Et de renchérir : " tout le monde a emprunté le vocabulaire de la Banque mondiale et du FMI ! ". Pour les grandes institutions financières, l’endettement est une façon de lutter contre la pauvreté. Mais, force est de constater qu’il s’agit d’une politique globale d’endettement et qu’il ne s’agit en aucun cas d’aider les femmes à monter leurs propres projets. " Une emprunteuse est une endettée " et on tolère cette inégalité hommes/femmes devant l’endettement. Ainsi, on accepte que les femmes aient un meilleur pouvoir dans la famille mais pas aux niveaux économique, politique et social. Ce qui pose les questions féministes du pouvoir. Après un long plaidoyer contre les pratiques de la Gramean Bank, dont le banquier Yulnus est le promoteur et qu’elle accuse de vouloir remplacer le service public par le libéralisme, Hedwige Peemans-Poullet exhorte les organisations de femmes à se " réveiller " et à ré-interroger la question de l’endettement.

Ne pas tomber dans la surdétermination

Pour conclure, Gus Massiah de l’Aitec s’étonne de l’absence de théories sur le développement et l’endettement, mais se réjouit de la mise en exergue des pratiques, expériences, situations porteuses de développement local et d’émancipation, parce que porteuses de collectif. Reste la question du changement d’échelle : " comment passer des situations aux systèmes ?", nous interroge-t-il, précisant que la notion de système prête à double récupération : au niveau des discours et donc de l’idéologie, mais aussi du projet auquel il faut souscrire globalement. Enfin, pour resituer ce débat dans la lutte contre la mondialisation libérale, trois courants se dégagent : la régulation publique, comme en France ou en Europe, l’empowerment, et la réparation. La problématique reste entière.

P.-S.

Joelle Palmieri – 21 avril 2002

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