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Femmes et économie solidaire

mardi 30 avril 2002, par Dominique Foufelle

L’économie solidaire n’est pas un concept nouveau. Que les femmes y participent, pas un phénomène récent. Mais il s’étend. Et les voilà qui font le lien entre économie et égalité, trouvent là le chemin de l’autonomie, se rencontrent et théorisent, s’unissent aux niveaux local, national, continental, international pour faire avancer leurs projets et leurs propositions. Où va-t-on ! Peut-être vers "un autre monde" ?

" Solidaire ", un mot sympathique, qu’on aime à prononcer, y compris à la légère, parce qu’il fait joli dans les discours. Or, il contient en lui-même la notion d’engagement. Etre solidaires, ce n’est pas compatir, c’est être co-responsables, fonctionner ensemble dans un même processus. Les actrices et les acteurs de l’économie solidaire répondent en commun, non seulement des structures qu’elles et ils ont créées et gèrent ensemble, mais pour beaucoup d’un projet de société construit, cohérent, profondément pacifique et porteur d’espoirs.
Résumons les grands principes : pas de profits, les bénéfices sont réinvestis ; gestion démocratique de l’entreprise. En prime, bien souvent, même si le statut juridique n’en fait pas obligation, même si ça n’est pas toujours facile, une volonté de travailler autrement, de ne pas y sacrifier sa vie, de respecter l’environnement, les outils et les personnes. Voilà qui se rapproche de l’étymologie du mot "économie", que nous rappelle la socio-économiste brésilienne Sandra Quintela : l’économie, c’est le système d’organisation de la vie, la gestion des ressources relativement aux besoins humains.

L’union fait l’autonomie


L’économie néo-libérale en est loin ! Telle qu’elle a étalé ses tentacules sur la planète entière, elle ne répond aucunement aux besoins, et de surcroît gaspille les ressources. A son stade de développement, l’humanité pourrait connaître l’abondance dans le partage ; elle subit inégalités croissantes, misère et conflits.
Les femmes paient le prix fort. Soutiens de familles dans les régions les plus dévastées, elles ne restent pas les bras croisés, même quand on les ligotent. Elles cultivent la terre, montent des petits commerces, produisent de l’artisanat… Certaines, de plus en plus nombreuses, s’emploient à organiser ce secteur informel. A partir du système traditionnel de la tontine, les Africaines inventent leur avenir. A Kaolac, au Sénégal, Teranga, une mutuelle de crédit par et pour les femmes, étudie 60 dossiers par mois, et soutient des petits ou grands projets, urbains ou ruraux. Mettre des biens en commun, pourtant, ne suffit pas : encore faut-il savoir les faire fructifier. Aussi, comme en témoigne l’expérience sénégalaise "Tene Yacine", il faut, tôt ou tard, passer par la case formation, garant de la pérennité des projets.
Se structurer, souligne Damarys Maa, fondatrice de l’association IFAFE, Initiatives de Femmes Africaines en France et en Europe, c’est aussi rendre possibles des aides étrangères. Les Indiennes de SEWA ont trouvé dans l’union un moyen de se défendre contre les usuriers, et le chemin de leur autonomie. Car l’égalité passe par l’économique. Le paradoxe est que si les femmes font vivre l’économie de nombreux pays, elles restent exclues des sphères de décision, voire réduites au statut de mineures. En s’organisant, elles sortent de l’ombre et avancent vers une reconnaissance de leur rôle réel.
Les pays de l’Europe de l’Est tarderont-ils longtemps à voir les dangers du libéralisme sauvage ? Les solutions collectives y sont souvent assimilées au communisme honnie. En Yougoslavie, où l’économie dite de transition a provoqué une totale déréglementation du travail, et fait sombrer des milliers de femmes dans la précarité, des féministes tentent de convaincre que l’économie solidaire constitue un enjeu majeur.

Pour une culture de l’échange


Dans les pays dits riches, où les inégalités se creusent, des structures d’économie solidaire se sont créées dans un but de formation, pour aider des femmes à monter leurs propres structures. C’est le cas de Comsep, au Québec, pépinière d’initiatives aux activités multiples. Dont une ébénisterie – ce qui varie des produits et services le plus fréquemment proposées par les structures animées par des femmes : restauration, couture, artisanat, soins…
Voilà qui nous ramène aux travaux domestiques ? Les femmes s’en échappent peu, à quelques exceptions près, tel "Le Grenier de l’informatique", au Québec, où elles s’aventurent sur le terrain de la technique. Mais dans un premier temps, valoriser les savoir-faire traditionnels, indispensables à la vie mais si dédaignés que les femmes elles-mêmes les tiennent pour dérisoires, est le plus court chemin vers la reconquête de l’estime de soi. Bien des femmes issues de l’immigration ne possèdent "que" ces savoirs domestiques ; ils sont à peine monnayables, leur fait-on savoir - autant dire qu’ils sont méprisables. Pour celles qui possèdent des diplômes, la barrière du racisme reste souvent infranchissable. La voie de la solidarité fait se rencontrer les unes et les autres.
De ce choix est né Plein Sud, restaurant dans une banlieue de Rouen, où cinq femmes d’origines différentes se sont fixées le double objectif de créer leur emploi et de faire vivre leur quartier. Car l’économie solidaire telle que la pratiquent les femmes n’a pas pour unique vocation de leur permettre d’échapper à la pauvreté. Non qu’elles seraient altruistes par nature. Mais, traditionnellement, maintenir le lien social leur incombe, et c’est une tâche qui procure aussi bien des satisfactions. Dans les quartiers ghettoïsés, malheureusement, il s’agit déjà davantage de le restaurer que de le maintenir. Mais ne pas abandonner son quartier fait partie du choix.
Pour créer du lien, de l’animation, de la vie, rient ne vaut la restauration. Très prisés par les structures de femmes, les "métiers de bouche" favorisent les échanges et la convivialité. Interculturels aussi, quand il s’agit, comme chez "Femmes de la Méditerranée" à Nîmes, d’importer au centre-ville la cuisine des banlieues ; autrement dit, une, ou plutôt des cuisines orientales, servies dans une ambiance chaleureuse.

Des liens se tissent, des réseaux se préparent


Les échanges, toutefois, ne s’effectuent pas exclusivement de la structure vers l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de celle-ci, qui s’enrichit de l’apport d’expériences diverses.
Les pouvoirs publics devraient se ruer sur l’occasion de soutenir des initiatives qui génèrent une telle plus-value sociale ! Ça n’est malheureusement pas le cas. La création du Secrétariat d’Etat à l’économie solidaire a certes débouché sur celle d’un nouveau statut plus souple, mieux adapté aux structures fragiles. Mais les élus locaux restent frileux, les démarches lourdes, les voies administratives impénétrables pour celles et ceux qui en ignorent les codes. Djamila Maïni, fondatrice de Femmes Actives à Saint-Denis, dénonce vigoureusement cette inertie qui soumet les actrices et acteurs au régime des urgences, entravant leur évolution et leur réflexion.
Ne doit-on accuser là que la pesanteur des habitudes ? Ou permettre à ces novateur-trices d’approfondir leur réflexion et de pousser leur projet représenterait-il un danger trop important pour le pouvoir ? Les enjeux sont de taille, car l’alliance naturelle avec le mouvement anti-mondialisation néo-libérale s’est opérée. Mêmes thèmes de réflexion et mêmes propositions aux Rencontres de Québec fin 2001, et au Forum Social Mondial II, à Porto Alegre, en janvier 2002.
Porto Alegre, "patrie" de la démocratie participative, où la municipalité soutient réellement des initiatives, avec quelques belles réussites comme Univens, dont les sociétaires fabriquèrent les t-shirts du premier Forum. Pas tout à fait le paradis encore, surtout pour les femmes, en faveur desquelles la députée Helena Bonuma s’active à faire voter une nouvelle loi. Tandis que, concrète et pugnace, l’association Lua Nova forme et accompagne des structures débutantes, encore fragiles mais qui ont déjà apporté de profondes transformations dans la vie des femmes qui y travaillent.
La Scop française Femmes Actives en a rapporté un beau projet de coopération, dont le premier acte, les Agapes solidaires se jouera le 19 avril 2002. Une brique au réseau international de femmes de l’économie solidaire, dont la construction s’amorce, contre l’isolement, contre le silence, pour que "l’autre monde" auquel des femmes travaillent déjà, s’étende. Nous y avons toutes et tous notre place.

P.-S.

Dominique Foufelle

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