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Les petites filles aussi veulent jouer au ballon !

samedi 1er avril 2000, par Nicolas Bégat


Interview de Nicole Abar, fondatrice et présidente de L.A.J.

Que signifie L.A.J. et pourquoi avez-vous fondé cette association ?


LAJ, ça veut dire Liberté Aux Joueuses. Pour moi, c’est le mot liberté qui est très important. Et puis il y a l’idée que les femmes doivent se mettre en mouvement pour faire changer les choses et rompre avec un comportement de passivité. Il faut que les femmes revendiquent leur juste place, à la fois pour leur propre pratique du sport et pour que les petites filles puissent aussi y avoir accès.

En France, tout au moins, le foot est fortement étiqueté garçon. Tous les petits garçons se doivent de jouer au ballon rond alors que c’est très mal vu pour les petites filles. Comment personnellement êtes-vous devenue footballeuse ?

Cela fait 30 ans que je joue au football. J’ai commencé à l’âge de 10 ans. C’était un peu par hasard et finalement, c’est devenu en quelque sorte un destin pour moi. Là je parle de mon association qui m’a fait rebondir dans des directions très différentes. Donc, j’étais assise sur une pelouse à regarder des garçons jouer au football et il leur manquait un joueur. L’entraîneur m’a proposé de jouer, me prenant sûrement pour un garçon au premier abord. Or, il s’est trouvé que j’étais douée. Alors j’ai vite pris une place grandissante dans l’équipe car j’étais une très bonne joueuse, ce qui m’a conduite plus tard en équipe de France. J’ai eu ainsi la chance de ne pas avoir les problèmes qu’ont habituellement les filles lorsqu’elles veulent jouer au football. Parce que j’avais eu l’opportunité de faire la preuve que je pouvais aussi jouer, ça a aussitôt enlevé tous les clichés que les filles ne veulent pas jouer au foot et ne sont pas bonnes. Et ce que je dis là sur le sport, je le ressens aussi dans la vie. En tant que femme, il faut continuellement faire la preuve que l’on est super fortes et compétentes pour pouvoir être prises au sérieux.

Qu’est-ce que vous apporte la pratique du foot ?

D’abord il y a l’espace. Regardez tous les sports pratiqués par les femmes, c’est souvent dans des espaces fermés et réduits. Prenez le terrain de foot, c’est une immensité pour les jambes des petites filles. L’espace offre une dimension extraordinaire, de liberté. Il y a aussi une dimension d’effort, avec des efforts très variés : longs, courts etc. Il y a aussi la notion de contact, ce qu’on appelle dans notre jargon le tac. C’est un très beau geste. Contrairement à ce que l’on dit, le foot féminin est très esthétique, c’est très rapide, très fluide. D’autre part, on pallie le manque de puissance musculaire par des schémas tactiques, par notre intelligence. Et puis le football se joue avec les pieds, apportant une dextérité, une approche corporelle complètement différente. Comme on joue dehors, sous la pluie, dans la boue, on court dans l’herbe, on se jette par terre, tout cela va à l’encontre de ce qu’on apprend traditionnellement à une petite fille, en l’occurrence rester propre et ne pas bouger. Déjà dans une cour de récréation, les filles jouent dans un espace limité alors que les garçons courent partout. Le foot permet de prendre toutes les positions imaginables d’expressions corporelles.
Et puis il y a un aspect collectif fondamental, qui n’est, d’ailleurs, pas propre au football. Dans tous les sports collectifs, on appréhende cette dimension collective qui est très importante pour une société. Ce que l’on apprend à travers le sport, on le retrouvera plus tard dans le monde professionnel, dans la vie familiale, dans la vie amoureuse. Je pense principalement à l’idée que tout seul on est rien. Au foot, j’ai besoin de l’autre, j’ai besoin des autres, par exemple, pour marquer un but. Et à l’inverse, je dois faire en sorte que ce que je donne aux autres soit suffisamment parfait pour que celui qui recevra le ballon puisse à son tour l’utiliser au mieux pour qu’il y est optimisation de la qualité du jeu, ou du but et au bout du compte la victoire.
Le sport collectif, c’est une micro-société qui enseigne toutes ces valeurs de sociabilisation, de partage, d’échange, de respect. On partage la victoire mais aussi la défaite. Lorsqu’on perd, les attaquants disent que c’est la faute de la défense qui a laissé passer 4 buts. Mais les attaquants, eux, auraient dû en marquer 5 et non 3. Le sport permet de remettre les choses à leur place. Comme on a fait les choses ensemble, alors il faut apprendre à les assumer ensemble. Puis au niveau personnel, il faut apprendre à intégrer la victoire ou la défaite pour en faire non pas une faiblesse mais une force dans sa propre façon de vivre. Car il faut bien voir que le sport n’est qu’une composante de la vie.

Les filles et les garçons pratiquent-ils toujours des sports très différents ?

Même si les filles ne pratiquent pas les mêmes sports que les garçons et restent encore dans des pratiques traditionnelles associées à leur sexe, comme par exemple la danse ou le hand-ball, on voit que les choses ont pourtant changé depuis les années 70. On peut dire que les femmes et les petites filles se mettent en situation de conquête. C’est un peu la conquête de l’Ouest pour nous le sport, entre autre chose. Alors il faut faire attention aux conditions mises en œuvre pour permettre un développement harmonieux du sport féminin, à la fois dans la qualité de la pratique que dans le nombre. Car il ne faut pas que ces nouvelles pratiques féminines restent réservées à une élite.
Il faut souligner que les filles ont plus de problèmes à avoir accès aux pratiques collectives car cela nécessite des infrastructures qui sont, non seulement plus rares, et qui de plus, sont souvent associées à des pratiques masculines. Ces sportives viennent empiéter sur un territoire largement dominé par les hommes, tant pour les infrastructures que pour les moyens financiers mis en œuvre.
Et puis, il faut aussi dénoncer les stéréotypes puissants qui dissuadent toujours les filles, et les garçons aussi d’ailleurs, à essayer des sports nouveaux, par exemple la danse pour les garçons et le foot pour les filles. A ce titre, je m’élève contre l’image d’agressivité que l’on fait jouer en défaveur des femmes qui jouent au foot. Je me bats pour dire que les femmes aussi doivent faire appel à la force, à une certaine agressivité dans le bon sens du terme et que cette force, cette détermination se voient inéluctablement sur leur visage. Cela, bien sûr, on ne le reprochera jamais à un garçon.

Pourquoi, aux USA, le football féminin est-il devenu un tel succès ?


Tout d’abord l’importance de la pratique, avec 7 millions de femmes qui jouent au football, ce qui, même à la dimension des USA, est énorme. Et puis, il y a deux raisons majeures. La première est culturelle. Les Etats-Unis, c’est le pays du basket, du base-ball, du football américain que les hommes ont investi en priorité. Le soccer, l’équivalent de notre football n’a jamais marché aux USA. Alors les femmes ont eu l’espace libre et ont pu l’investir car elles n’étaient pas en rivalité avec les hommes. Et puis, elles revendiquent aussi un combat féministe, alors que ce mot fait crier au loup en France. Ce féminisme aux USA est de l’ordre du constat, de la dénonciation, de la proposition et de la mise en œuvre d’actions pour faire en sorte que le monde change. Et c’est ça qui s’est passé avec le foot. Dans les années 70, ils ont créé une loi pour faire en sorte que toute mise en œuvre à l’école d’un programme de sport masculin devait être suivi de l’équivalent pour les filles. C’est cette loi a permis aux filles de faire du football sérieusement. Cela a d’ailleurs provoqué un véritable boom pour tous les autres sports féminins.
Aux USA, le sport est formidablement soutenu au sein de l’école, à la différence de la France. Je voudrais ici souligner le rôle courageux de l’actuelle Ministre des Sports, Marie-George Buffet qui fait beaucoup pour que le sport se féminise, par exemple en introduisant du sport à l’école primaire, ce qui n’existe pas pour l’instant en France. Dans notre pays, le sport n’a jamais été intégré comme ayant une dimension éducative, ce qui fait que les instituteurs ne sont pas formés en conséquence. Et moi, je suis prête à me rendre plus souvent dans les écoles pour donner des cours de foot aux petites filles, étant déjà entraîneuse de foot pour enfants à Bagneux. Quand je me rends dans les écoles, j’offre une mallette à la classe avec des dossards, un ballon et je viens pendant 4 semaines de suite.

Voyez-vous une différence physique entre les filles et les garçons ?


A priori peu, mais je vois par contre une grande différence au niveau de l’entraînement. Car je reçois dans mon club des filles qui n’ont pas fait de sport assez tôt. C’est pourquoi avec mon association, je dis que je me bats pour les petites filles qui ne sont pas encore nées, pour que le sport soit une partie intégrante de la pédagogie et du parcours scolaire, et que le sport rentre dans la vie des enfants, naturellement, dès le plus jeune âge. Lorsqu’une petite fille de 3 ans et un petit garçon de 3 ans pourront pratiquer le même sport, la petite fille sera aussi vive et aussi tonique que le petit garçon. Alors ils se regarderont tous les deux avec un regard d’égalité. C’est ainsi que l’on pourra installer durablement ce regard d’égalité. Et si vous prolongez ce regard tout au long de l’adolescence, sans occulter pour autant toutes les différenciations qui s’effectuent à la puberté, on peut changer durablement la façon dont les femmes se voient dans la société, la façon dont les hommes voient les femmes et se voient eux-mêmes. Pour moi, le sport a une dimension éducative fondamentale, non seulement par rapport au corps mais aussi par rapport à la façon dont on se pense, dans son rôle, dans sa différence fille-garçon, dans sa spécificité mais aussi dans sa ressemblance.


L.A.J.
3, rue des Mésanges, 92330 Sceaux
http://www.i-France.com/LAJ



P.-S.

Laure Poinsot

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