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Merci mon Dieu de m’avoir fait naître fille...

samedi 1er avril 2000, par Nicolas Bégat


« Merci, Mon Dieu de ne pas m’avoir fait naître fille... ». Ainsi débute la prière juive du matin. En Inde dans les célébrations de mariage, on souhaite rituellement à la jeune mariée de nombreux fils... mais pas de filles. Plus bucolique enfin, mais niant toujours l’existence des filles pour le salut des parents, le psaume 127 de l’Evangile selon Saint Paul : « Heureux es-tu, ta femme est une vigne généreuse au fond de ta maison, et tes fils, des plans d’olivier autour de ta table ». Curieusement, le sexe, qui permet pourtant de mettre au monde, n’est pas vraiment bienvenu quand il pointe le bout de sa frimousse. Et si dans nos pays riches, on ne décèle plus qu’une pointe de fierté à la naissance d’un garçon qui assurera tout de même la pérennité du nom de la famille, dans certains pays pauvres, la naissance d’une fille est malheureusement encore vécue comme une calamité, conduisant parfois les parents à supprimer purement et simplement la petite-fille à sa naissance.

Il y a toujours eu des infanticides de petites filles

Car ces infanticides existent encore bel et bien dans certaines régions du monde. Dans les populations primitives, c’était une pratique courante quand il n’y avait pas assez de nourriture pour tous. Dans la Grèce Antique, c’était principalement les enfants présentant des malformations physiques qui étaient supprimés à la naissance. Mais ces pratiques concernaient aussi bien les nouveaux-nés filles que garçons, alors que dans des pays comme la Chine et l’Inde, les infanticides de filles furent très tôt majoritaires.
Aujourd’hui, les causes de ces infanticides sélectifs sur les petites filles trouvent leurs justifications dans les structures sociales de ces pays. Ainsi en Chine, seuls les garçons resteront au sein de la famille assurant les vieux jours de leurs parents, tandis que par le mariage, les filles les quitteront pour rejoindre la famille de leur mari. Pour parler brut, l’éducation de ces dernières n’est pas vraiment rentable. En Inde, la situation est pire car lorsqu’une fille se marie, sa famille se doit en plus de la doter, impliquant parfois de lourds surendettements pour les familles les plus pauvres. Et puis, une fille est réputée devoir être protégée, poussant sa famille à la marier très jeune afin d’être dégagé de cette responsabilité. En raison de ces lourdes pressions sociales, on comprend déjà mieux que la naissance d’une fille dans ces pays soit alors vécue comme une véritable calamité. Il est, certes, rassérénant de remarquer que dans les couches plus favorisées de ces pays, ces pratiques d’infanticides ont tendance à disparaître, d’autant que les méthodes contraceptives y sont également mieux diffusées.
De la même manière, les nouvelles technologies en matière de surveillance prénatale permettent désormais de diminuer le nombre de ces infanticides. En effet, l’échographie se généralise également dans les pays pauvres pour le suivi des grossesses. Mais les professionnels de la santé de ces pays savent que ces échographies sont demandées essentiellement dans le but de connaître le sexe du fœtus, résultant ainsi en Inde à 90 % des interruptions volontaires de grossesses sur des fœtus féminins. Faut-il s’en réjouir ou faut-il déplorer que ces méthodes qui sont censées mieux protéger et libérer les femmes se retournent finalement contre leurs futures congénères ? Cette sélection prénatale est en outre accentuée par les politiques malthusiennes de ces pays, certes nécessaires mais sûrement pas à ce prix-là. C’est ainsi qu’en Chine, les parents qui ont plus d’un enfant perdent automatiquement leurs emplois s’ils sont fonctionnaires et la plupart des droits socio-économiques des puînés leur sont refusés. Il est éloquent, si non rassurant, de souligner que dans ce domaine, l’attitude des japonaises s’est récemment modifiée. On constate dans ce pays une recrudescence des demandes d’avortement de fœtus masculins car les Japonaises, de leurs côtés, privilégient les liens affectifs qui s’établissent plus durablement avec les filles en raison du plus grand dévouement dont elles font preuve envers leurs parents âgés. Ironie du sort tout autant déplorable !

Les fillettes sont les plus pauvres parmi les pauvres

Lorsqu’elles survivent, ce qui est heureusement majoritairement le cas même en Inde et en Chine, les fillettes se retrouvent être les plus pauvres parmi les pauvres. La constatation de leur sort se transforme inexorablement en un long plaidoyer pour les plus fondamentaux des droits : droit à la nourriture, droit à la santé, droit à l’éducation, sans parler de toutes les formes de violences dont elles sont la cible privilégiée. Ainsi dès leur plus jeune âge, l’inégalité de traitement par rapport à leurs frères est odieusement flagrante.

Moins nourries


Dans certains pays pauvres, les filles sont traditionnellement servies les dernières. Elles sont donc moins abondamment nourries, d’autant plus que l’on estime qu’elles ont des besoins énergétiques moindres que les garçons. On évalue ainsi à 450 millions de femmes dans les pays en voie de développement dont la croissance a été arrêtée par la malnutrition pendant l’enfance.

Moins soignées


Côté santé, c’est le même scénario. Les parents hésiteront plus facilement à soigner leurs fillettes quand cela coûte cher. A cela se rajoute le problème des mariages et des grossesses précoces, ces derniers nuisant gravement à la santé des petites filles. Chaque année, plus de 15 millions de filles âgées de 15 à 19 ans deviennent mères, comportant un risque supérieur à la moyenne de décès pour la mère et pour l’enfant. Notons que plus les filles sont mariées jeunes, moins les garçons le sont. Ainsi au Niger plus de 72 % des filles de 15 à 19 ans sont déjà mariées pour 9,9 % des garçons de la même classe d’âge.

Moins éduquées

L’Education maintenant. Même si elle progresse dans certains pays, on s’aperçoit que c’est surtout aux bénéfices des garçons. En 1990, sur 130 millions d’enfants privés d’enseignement primaire, 81 étaient des filles. Les raisons de ce déséquilibre sont multiples : les coutumes n’incitent pas les filles à être scolarisées, l’absence d’enseignants femmes, les mariages et grossesses précoces, la prise en charge précoces de tâches domestiques, autant d’inégalités qui entraveront sérieusement les chances ultérieure d’émancipation familiale, économique et sociale des filles. Car les chiffres le montrent clairement. Une femmes qui sait lire et écrire aura en moyenne 4/6 enfants pour 9/11 si elle est analphabète.

Plus exploitées


Si les filles sont moins scolarisées, c’est aussi parce qu’elles travaillent plus que leurs frères, les familles privilégiant toujours la scolarité des garçons. Les filles sont d’ailleurs plus convoitées car plus dociles pour des emplois qui sont souvent de nature laborieuse. C’est sans parler des emplois de nature domestique qui leur incombe inéluctablement.

Plus violentées


Plus noir maintenant, les violences aux effets dévastateurs sur la santé des enfants, lesquelles concernent à nouveau plus les filles que les garçons. Vulnérabilité due à leur jeune âge, pressions sociales de tout ordre, absence de lois protectrices ou leur simple non-application, les filles sont exposées à toutes les formes de violences, particulièrement d’ordre sexuel, notamment le viol, les mutilations et autres sévices sexuels, la traite des êtres humains, voir la vente de leurs organes et tissus. Toutes ces violences portent gravement préjudice à l’intégrité physique et psychologique des fillettes, les poussant souvent à la prostitution dans le cas non encore mentionné de l’inceste. Enfin pour clore cette liste infamante, soulignons les meurtres pour question d’honneur, lesquelles sont parfois en recrudescence, comme au Yémen malgré une loi récente passée en la matière mais à nouveau mollement appliquée.

Des solutions sont maintenant clairement identifiées

Sous la pression des institutions internationales et des ONG, les gouvernements font pourtant des efforts non seulement pour réformer et faire appliquer les lois mais aussi pour soutenir les programmes que ces dernières mettent en place sur le terrain. Ainsi des solutions constructives pour remédier à toute les inégalités dont souffrent les petites filles sont maintenant clairement identifiées et de multiples programmes sont déclinés en fonction des situations qui diffèrent selon les pays. On assiste actuellement à l’épanouissement d’un véritable vivier de projets à l’échelle mondiale grâce, entre autres, à l’échange d’informations et d’expériences que permettent les rencontres internationales et le développement des moyens de communication, en particulier l’internet. Ceux-ci vont de la création de crèches en Inde au sein des écoles primaires afin de permettre aux petites baby-sitters d’assister tout de même au cours, au projet de création d’emplois médicaux de proximité pour les jeunes droguées de San Francisco.

Mais il faut avant tout changer les mentalités

Mais si les projets sont maintenant multiples, l’expérience montre clairement qu’il ne s’agit pas de trouver des solutions miracles à la kyrielle de problèmes imbriqués les uns dans les autres. Il importe avant tout de faire reculer la précarité qui fait le lit de ces inégalités et surtout faire évoluer les mentalités qui sont à la source de toutes ces discriminations. Ainsi l’UNICEF souligne dans sa Convention Relative aux Droits de l’Enfant que la forme de discrimination la plus grave est celle qui frappe la moitié de la population du monde et qu’aucun pays ne peut se targuer d’en être exempt car toutes les sociétés connaissent des traditions, des coutumes ou des attitudes qui la renforce. Dans les contes pour enfant du monde entier, la petite fille est immanquablement le symbole de toutes les misères, comme en France Cendrillon, Peau d’Ane ou encore Cosette. Et quel que soit le niveau de développement économique des pays, les fillettes sont souvent traitées comme inférieures et la société leur enseigne à se tenir en retrait. Dès la naissance, elles reçoivent de leurs parents, de leurs professeurs et des médias, des messages dévalorisants sur les rôles associés à leur sexe. Ainsi les stéréotypes sexués, a priori inoffensifs, vont bon train dès le plus jeune âge, du « une petite fille sage ne doit pas se salir » à « Pleure pas, t’es pas une fille », auxquels les enfants vont se conformer rapidement.
Si la discrimination sexuelle est universelle à l’égard des petites filles, elle menace tous les âges de la vie d’une femme. Ses probabilités de naître, d’être envoyée à l’école, de jouir d’une bonne santé et d’être capable de gagner sa vie et celle de sa famille à l’âge adulte sont beaucoup plus faibles que celles d’un garçon. Alors pour que les choses changent, les médias doivent également jouer un rôle déterminant. Pour qu’un jour les petites filles puissent également dire « Merci mon Dieu de m’avoir fait naître fille ! ».


P.-S.

Laure Poinsot

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