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Il paraît que c’est bon pour leur croissance !

samedi 1er avril 2000, par Nicolas Bégat


Hier, ma fille est rentrée de l’école maternelle en me racontant l’air de rien qu’on avait battu son meilleur copain Félix. Et quand je lui ai demandé qui étaient les « on » et le pourquoi de l’affaire. Elle a haussé les épaules en me répondant, « ben les autres garçons bien sûr, parce que Félix jouait avec les filles ». Un peu interloquée par tant de naturelle résignation, j’ai demandé le lendemain à la maîtresse ce qu’elle en pensait et si elle intervenait dans ces cas-là. « Mais non, me répondit-elle sur un ton aussi naturelle que ma fille, c’est normal à leur âge, les garçons ne veulent pas jouer avec les filles. C’est bon pour eux, c’est comme ça qu’ils apprennent à s’affirmer ».

S’affirmer, c’est bien ce qui inquiète justement la mère de William. « Il est adorable mais il n’aime pas se battre et puis il a surtout des amies filles. C’est préoccupant pour un garçon. Alors je l’envoie jouer chez son copain Nicolas, pour qu’il apprenne un peu. Lui, c’est un vrai dur de dur,. D’ailleurs, ça va beaucoup mieux maintenant. » Même inquiétude du côté des parents de Rémi. Dans sa petite école de campagne, il se trouve qu’il y a beaucoup plus de filles que de garçons. « C’est vraiment pas drôle pour lui. Il s’ennuie qu’avec des filles. Nous pensons à le changer d’école ».

Personnellement, je n’avais pas encore remarqué que les filles étaient plus ennuyeuses que les garçons. Par contre je me demande vraiment à quoi peut bien servir la mixité de nos écoles maternelles si la croissance de nos futurs petits messieurs doit passer inéluctablement par la chaude et exclusive amitié virile de ces chers bambins. Ou alors, peut-être la mixité leur permet-elle, à l’occasion, de les confirmer dans ce qu’il voient autour d’eux. D’ailleurs ma fille me l’a rappelé une autre fois à la sortie de l’école. « Maman, les garçons ont dit que Irina pouvait pas être le chef parce que c’est une fille. Dis, c’est vrai Maman ? » J’ose imaginer la réponse de la maîtresse à sa question : « Mais c’est pas grave, ma petite. Allez, va jouer gentiment avec tes petites copines ! ».

Demain, c’est le deuxième anniversaire de mon neveu. Je demande à ma sœur ce qui lui ferait plaisir. « Achète-lui une voiture, il adore ça ». « Mais il n’a que des voitures ! » « C’est normal, il ne veut que ça. » me répond ma sœur qui ne lui a acheté que des voitures depuis sa naissance. J’ose alors hardiment. « Et pourquoi pas une dînette ? Il adore jouer à la dînette avec sa cousine ». « T’es folle, c’est pas pour les garçons ! ». En tout cas, je sais ce que je lui rétorquerai la prochaine fois que ma chère sœur se plaindra que son mari ne fait jamais la vaisselle. « C’est normal, lui aussi a été un petit garçon ! ».

Mais comme je ne suis pas bravache, je décide d’aller choisir moi-même le cadeau de mon neveu, direction Toys ’are Us. Après le rayon 0-2 ans dégorgeant de peluches et de hochets à clignotants, deux allées s’offrent à moi. L’allée rose bonbon à droite et l’allée bleu marine à gauche. La première me fait fuir d’emblée. J’ai le choix entre l’armada des Barbies, la panoplie électroménager taille poussin et les kits maquillage et autres costumes de princesse. Je me dit alors qu’elle n’a peut-être pas tord, ma sœur, de ne pas vouloir de jouets de filles pour son fils.

Je m’aventure alors dans l’allée garçon. Et là cette fois, c’est à la mère de William que je donne raison. Car entre les pistolets lance flamme, les Play-stations Robocop et les costumes de Batman, il lui en faudra de l’entraînement à son fils s’ils ne veut pas être massacré lors du prochain goûter d’anniversaire de Nicolas. Mais elle, la prochaine fois, qu’elle me parlera avec indignation de la guerre au Timor Oriental, je me permettrai de lui rappeler : « c’est normal, eux aussi ont été des petits garçons ».

Plus sérieusement, je m’interroge sur l’aberration du comportement de ces parents qui, d’un côté, sont convaincus, à juste titre, que l’éducation des enfants est capitale. Et qui, de l’autre, entretiennent chez leurs petits garçons une misogynie de bon alois. Car non seulement ils ne dénoncent, ni ne réprimandent les comportements ouvertement sexistes de leurs fils vis-à-vis des petites filles sous prétexte que c’est bon pour leur croissance, mais surtout parce qu’ils encouragent chez eux à travers leurs remarques et les jeux, qu’ils leur proposent, la même violence, le même mépris et le même besoin de domination qu’ils déplorent parallèlement chez les adultes. A croire qu’ils n’ont pas lu, les best-sellers en matière d’éducation qui affirment que « Tout se joue avant six ans ! »


P.-S.

Laure Poinsot

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