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Marchandage des valeurs ou valeur marchande ?

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Le Parlement européen va bientôt débattre de la prostitution. Entre légalistes et abolitionnistes, les échanges vont fuser. Mais comment peut-on faire d’une exploitation un travail qui mérite protection sociale et gestion des caisses des Etats ? Achète-t-on indifféremment une fellation et une paire de chaussure ? A l’aire du tout marchand, n’est-on pas en train de vendre ses valeurs ?

Il y a cinq ans, la presse belge réalisait des tirages exceptionnels liés à un certain Marc Dutroux. La nation s’unissait devant le calvaire des victimes du monstre. À vrai dire, je reste encore étonnée que toute cette émotion ait été focalisée sur des victimes exclusivement considérées comme des enfants. Après tout, deux d’entre elles au moins étaient plutôt des jeunes femmes. Ce point n’a été que peu relevé. L’émotion était à son comble : l’enfance avait été meurtrie, torturée, avilie. Avions-nous bien compris alors qu’on avait aussi touché aux femmes, à toutes les femmes, au sexe dit faible, à des objets sexuels contraints et forcés, sans défense.

Cette année, on nous promet enfin un débat parlementaire sur la prostitution. D’emblée, les commentaires vont bon train : les deux propositions de loi sont incompatibles. Le débat sera donc vif, passionné et passionnant.

La première proposition assied sa pertinence, dit-on, sur l’expérience concrète des opérateurs de terrain ; elle vise à doter les prostitué(e)s d’un statut juridique, leur permettre de bénéficier d’une protection sociale, et ainsi les mettre à l’abri des abus des exploiteurs. Enfin protégées, les quelques personnes prostitué(e)s qui paraîtront ainsi au grand jour, nanties d’un contrat en bonne et due forme, jouiront de certains droits et cesseront d’être exploité(e)s de manière scandaleuse. Du moins, on l’espère car la preuve n’est pas faite.

L’autre proposition, que certains estiment d’emblée moins concrète parce qu’elle ne prend pas en compte les réalités de la rue, que l’on dit pénibles mais que l’on déclare incontournables, veut poser la question de la responsabilité du client. On sait que dans la plupart des pays, le client se croit aujourd’hui en droit d’acheter des services sexuels. En toute légitimité : peu importe que le ou la cliente d’un ou d’une prostituée se soit assuré(e) ou non de l’existence d’une volonté libre, de l’absence de contraintes subies par la personne payée pour accomplir l’acte sexuel. Il suffit de payer. Dans certains pays, comme la Suède, la connivence du client avec la traite et l’exploitation peut constituer un délit. Certains adversaires de cette seconde proposition de loi penseront donc qu’elle est naïvement abolitionniste et inutilement culpabilisante.

Ces adversaires font observer que certaines personnes ont choisi de vendre leur corps, non pas de gaieté de cœur sans doute, mais la vie est dure, et il faut payer ses dettes. Ou alors ces personnes ont choisi d’échapper au médiocre d’une existence désargentée en consentant un sacrifice de chaque instant dans leur chair, en adoptant d’autres repères pour parler de leur dignité. Mais où allons-nous classer celles et ceux qui n’ont pas vraiment eu le choix. Elles étaient naïves, pauvres, ravies de voir enfin le monde et elles ont accepté un contrat de danseuse ou de serveuse. Et elles se sont retrouvées dans la rue, camées, frappée par les macs, les clients et les dealers, privées de papiers d’identité et du droit de se plaindre.

Les jeunes femmes prises à ce piège savent qu’il vaut mieux sourire pour appâter le client sous peine d’en prendre un peu plus sur la gueule. Même en se révoltant, elles ne seront pas libérées. Car elles valent de l’argent, beaucoup d’argent, trop d’argent. Les réseaux de trafiquants ne peuvent même plus concevoir que ces êtres humains-là puissent avoir des droits : elles ne sont plus que sources de revenus plantureux et faciles. L’esclavage n’a été aboli qu’il y a peu de temps. Serait-il venu à l’esprit des esclavagistes du XVIIIe siècle que leurs noirs avaient d’autres droits que celui de travailler, de tout endurer pour prix d’une précaire survie ?

On dira que j’exagère : l’exploitation sexuelle des êtres humains n’est pas quand même pas l’esclavage. Ce sont pourtant des situations absolument comparables : contrainte, exploitation, aliénation de l’être à sa seule valeur marchande, violence, mépris et humiliation comme instruments de la soumission. On ajoutera qu’il a existé de bons maîtres ; il existe sans doute de bons clients.

Sans doute. Mais si l’on est libre de disposer de son corps, pourquoi ne pas envisager de proposer aux pauvres de vendre leur rein -après tout, ils en ont deux. Pourquoi ne pas suggérer aux pauvres de vendre leurs enfants : après tout, ils en ont trop et ne peuvent pas les nourrir. Voilà la logique ultime du corps-marchandise.

Mais nous, personnes critiques, nous ne sommes pas à ce point dépravées. Les excès et les abus sont dénoncés, nous savons désormais que la mondialisation des marchandises a ses adversaires et que ceux-ci ont même la cote dans l’opinion.

Je réponds : mais alors, pourquoi vouloir mondialiser le marché du sexe, sans complexes et sans états d’âme ? Pourquoi penser qu’il suffira de doter d’un contrat de travail la jeune Ukrainienne de 15 ans pour qu’elle soit protégée ? Ne sommes-nous pas en train de penser surtout à notre petit confort moral, à notre conscience citoyenne qui veut que le ou la prostitué(e) ait des droits. Sans accepter de penser aux contraintes et aux violences qu’il ou elle subit ; sans regarder le caractère souvent irréversible de sa trajectoire.

Face aux personnes qui veulent gérer la réalité, n’est-il pas opportun, salubre et souhaitable que des voix s’élèvent pour poser autrement le problème : en termes de droits de la personne humaine par exemple. Et ces droits-là, on ne me fera pas croire que les personnes prostituées en jouissent pleinement.

Je suis convaincue que celui ou celle qui pense possible et légitime d’acheter un coït ou une fellation comme on achète une chemise ou comme on va au cinéma doit se sentir bien à l’étroit dans son caleçon. N’avoir pas encore compris que la sexualité peut avoir lieu sur un mode égalitaire et respectueux de l’autre.

Quelle tête ferait le législateur ou l’électeur qui irait tirer son coup en quelque maison de tolérance dûment contractualisée, et y rencontrerait sa fille ou sa femme ou sa sœur, fières de leur nouveau statut, et apaisées par le contrat de travail qu’elles auraient en poche. Il ne lui resterait plus qu’à espérer que sa fille cadette se spécialise en option « sexe rémunéré mais librement assumé » et devienne ainsi capable de supporter la féroce concurrence des fils de ses meilleurs amis.

Mais laissons là cette imagination irrespectueuse. Cette situation ne peut concerner que les autres. Pas nous.

Si on discutait enfin sérieusement de ce qu’il est possible de faire pour une société plus respectueuse des personnes ? Si l’on acceptait d’analyser les causes de la prostitution, son caractère misérable, minable et dépassé. Si l’on renonçait au confort de penser que la société ne peut exister sans elle. L’esclavage a heureusement perdu aujourd’hui toute légitimité. Et pourtant il paraissait tellement logique et incontournable aux yeux des gens concrets et même des intellectuels.

* Annie De Wiest, sociologue spécialiste des questions d’égalité des chances

P.-S.

Annie de Wiest*

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