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SAGE - Les survivantes parlent aux survivantes

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

SAGE (Standing Against Global Exploitation) est une association basée à San Francisco, animée par d’anciennes prostituées, qui se nomment elles-mêmes survivors. Ces rescapées de la rue, de la violence, de la drogue, aident leurs sœurs à s’en sortir à leur tour.

Norma Hotaling avait derrière elle pas loin de vingt ans de dépendance à l’héroïne, et huit ans de prostitution, quand elle a eu en 1989 un réflexe de survie, qui l’a menée... en prison. Ça n’était pas son premier séjour, mais cette fois, elle y était venue volontairement, pour qu’on la tienne enfermée loin de la rue et des dealers - ce qu’elle a appelé « la cure du pauvre ». Les gardiens lui disaient de retourner chez elle, mais de « chez elle », elle n’en avait pas. Elle a refusé de sortir avant que le danger de rechute ne soit écarté.
Le temps de reprendre pied, d’aller à l’université de San Francisco décrocher un diplôme d’éducation à la santé, d’écrire des articles pour s’opposer à la montée du lobby pro-légalisation, et en 1993 elle fondait SAGE (Standing Against Global Exploitation - Debout contre l’exploitation planétaire), qui a pour but d’aider toutes les personnes victimes de la prostitution, voulant en sortir ou en danger d’y entrer. La police de San Francisco, au sein de laquelle l’association a trouvé des alliés (dont l’officier qui avait arrêté Norma Hotaling une bonne trentaine de fois !), estime à environ 300 le nombre de femmes qu’elle a aidé à sortir de la prostitution entre 1995 et 1998.

Retourne à l’école, John !
SAGE regroupe majoritairement des rescapées de la rue, par choix, parce qu’elles comprennent les problèmes auxquels se heurtent les personnes prostituées. Elles rencontrent en moyenne 200 femmes par semaines, en prison, dans la rue ou dans des centres d’accueil. Pas de leçon de morale, évidemment. Un soutien concret, sans jugement, destiné à aider ces femmes à « être ce qu’elles sont vraiment ».
Une étude a chiffré à 68% le pourcentage de prostituées aux Etats-Unis ayant été, dans leur enfance ou après, victimes de violences en tout genre, agressions, abus sexuels, viols. Pour autant, souligne Norma Hotaling, cet aspect de la question n’intéresse guère les pouvoirs publics, qui se préoccupent surtout d’étudier leur rôle dans la propagation du virus HIV.
Connaissant la réalité de la prostitution dans toute son horreur, les militantes de SAGE combattent vigoureusement les mythes qui y sont attachés. Cette information sans concessions constitue la base du First Offender Prostitution Programme (FOPP), en direction des clients pris sur le fait (ce qui peut être pénalisé en Californie). Familièrement appelé « Johns Scholl », il est proposé comme alternative à l’inscription au casier judiciaire, à condition que le client se soit fait pincé pour la première fois. Ne serait-ce que pour s’épargner une pénible confrontation avec sa petite famille, celui-ci accepte souvent. Après avoir payé une amende qui sera utilisée en faveur des femmes et des filles victimes de la prostitution, il reçoit de celles qu’il considérait jusqu’alors comme des objets une solide leçon de vie.
Les « Johns » doivent écouter les témoignages de personnes anciennement prostituées. L’image poétisée de la prostitution y est pulvérisée. On ne leur cache pas non plus qu’il n’a jamais été question de leur apporter du « réconfort », mais de leur soutirer de l’argent. Prise de conscience, déception, ou peur d’être eux-mêmes un jour victimes de violences, beaucoup déclarent renoncer à leur consommation d’êtres humains.
Cette initiative originale ne peut naturellement être mise en œuvre que si les clients, et plus seulement les proxénètes, sont pénalisés. Convaincrait-elle ceux qui jugent cette mesure excessive, pour ne pas dire inhumaine ? Au moins ces messieurs savent ainsi ce qu’endurent celles et ceux qui leur permettent d’exercer leur prétendu droit à satisfaire leurs pulsions sexuelles. Contre un billet sitôt empoché, sitôt claqué. Peut-être même commencent-ils à comprendre que sans eux, les clients, il n’y aurait pas de trafic possible ? Une infime miette de l’audace et la générosité qu’il a fallu à Norma Hotaling pour concevoir ce processus bénéfique à tous, leur suffirait pour n’entretenir désormais que des rapports sexuels fondés sur l’apport réciproque de joie. Certes, de tels rapports ne se conçoivent que dans l’égalité des partenaires, quel que soit leur sexe... Et pourquoi pas ?

P.-S.

Dominique Foufelle

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