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La prostitution en Croatie

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Nevenka Sudar est membre de l’association B.aB.e (Be Active, Be Emancipated), basée à Zagreb. Elle nous expose le développement tragique de la prostitution et du trafic de femmes en Croatie, depuis 1990. Suit ici un résumé de son article, disponible in extenso en anglais.
L’article complet
Pour en savoir plus sur BaBe : http://www.penelopes.org/pages/ntic...

Selon la législation croate, la prostitution est illégale. Mais alors que les proxénètes sont jugés en tant que criminels, les prostituées reçoivent une amende ; quant aux clients, ils sont considérés comme innocents.
La prostitution prend plusieurs formes : les femmes se prostituant dans les rues pour survivre, en général plus âgés ; des jeunes filles dont les services sont proposés par voie de presse, sous l’appellation de massages ou compagnie ; les "escort ladies" des hôtels chic, assistées de chasseurs, taxis, etc. qui gagnent 7 à 15 fois plus qu’un professeur de collège ; un nombre inconnu de victimes du trafic, en provenance surtout de Moldavie, Roumanie, Slovaquie, Russie, Ukraine, qui échouent dans les bars.

La prostitution jusqu’en 1990
Avant la guerre en ex-Yougoslavie (1991-1995), la prostitution était considérée comme caractéristique de "l’ouest corrompu". L’opinion générale était qu’elle n’existait pas en Croatie, ou du moins ne méritait pas qu’on en parle, restant le fait de femmes de mauvaise vie, Roumaines pour la plupart, qui n’avaient pas volé les violences dont elles étaient les victimes.

Le changement
Dans les années 1990, de nombreux clubs furent ouverts, pour l’agrément des forces d’intervention étrangères et de la nouvelle élite politique, avec des strip-teaseuses et des prostituées originaires d’Ukraine, de Moldavie ou de Slovaquie. Beaucoup ont fermé après le départ des militaires étrangers. Le "commerce" a périclité, du fait que les Croates ne pouvaient payer les tarifs pratiqués.
Les femmes importées illégalement en Croatie ne pouvaient y prétendre à un travail légal. On les renvoya donc dans leurs pays. En 1996, 1997 et 1998, 98 étrangères au total ont été arrêtées pour "prostitution internationale". En 1994, un grand nombre de Roumaines et Ukrainiennes enceintes ont été emmenées en Croatie pour y donner naissance à leurs enfants, ensuite vendus aux Etats-Unis ou au Canada. (source : IOM - International Organization for Migration, Vecernji list, May 23, 2001).
La prostitution n’est qu’une des activités du crime organisé, qui s’est largement développé durant la guerre civile. Dans une situation économique désespérée, on a très peu fait pour la combattre. Si, exceptionnellement, on arrête un proxénète, le sentiment général est qu’il ne s’agit jamais d’un "gros bonnet".

Le trafic
La police a découvert des Ukrainiennes et des Moldaves en situation irrégulière dans des nights-clubs. En Croatie, les gens font difficilement la différence entre prostitution et trafic ; peu voit la prostitution comme une violence. Le trafic en tant que phénomène social a acquis de la visibilité ces dernières années principalement du fait de la pression internationale.
Lors de séminaires internationaux sur le trafic des femmes, j’ai eu une vue d’ensemble de la situation dans toute l’ex-Yougoslavie. Si quelques ressortissantes des pays de l’Est séjournent dans des night-clubs des côtes croates, là où mouillent les navires américains, la plupart ne font que transiter par la Croatie, vers les "marchés" de Bosnie-Herzgovine et de Serbie (Kosovo). Il y a là-bas des zones de non-droit qui favorisent le proxénétisme international. Dans un endroit en Bosnie-Herzégovine surnommé "Arizona", où aucune loi ne s’applique, des femmes des pays de l’Est ont été achetées et vendues pour être transportées ailleurs.
La loi croate ne reconnaît pas le trafic des femmes comme un crime. Les femmes arrêtées par la police sont traitées non comme des victimes de violence et d’une violation des droits humains, mais comme des prostituées venues de leur plein gré. Elles sont expulsées aussi vite que possible et sans ménagement.
Stimulés par les organisations internationales présentes en Croatie, quelques groupes de femmes s’impliquent dans le problème du trafic (B.a.B.e., Center for Women War Victims, Autonomous Women’s House Zagreb). Elles manquent de moyens. Leur contribution principale est de rassembler des informations. Quand elles sont sollicitées, les groupes de femmes travaillant auprès des victimes de violences domestiques procurent leur soutien aux victimes du trafic. La seule organisation à vouloir s’impliquer davantage est IOM à Zagreb, où on peut obtenir des informations et des statistiques.

Que font les groupes de femmes en Croatie ?
B.a.B.e. mène des campagnes d’information, pour attirer l’attention sur le problème du trafic et pour alerter les jeunes filles sur les dangers qui les guettent, notamment les promesses de gagner beaucoup d’argent en Occident, comme bonne d’enfant, hôtesse ou "au pair". B.a.B.e. pense que le trafic est une conséquence de la pauvreté des pays d’origine des victimes. Pour l’instant, les pays occidentaux leur procurent assistance, mais l’association pense que si on y parle tant de ce problème, c’est parce que ces pays veulent se garantir de l’immigration clandestine en provenance de l’Est. Comme nous avons pu le constater en tant qu’association recevant des fonds de l’étranger, les pays occidentaux et les Etats-Unis ne considèrent comme dignes d’intérêt que les problèmes dont ils peuvent eux-même subir les retombées. Ainsi quand après la chute du Mur, s’est posé le problème d’une émigration venant des pays ex-communistes, ils ont déguisé leur inquiétude en "question des droits humains" et organisé des tas de conférences et séminaires censés y apporter une solution. En fin de compte, peu sont intéressés par les problèmes de fond qui font le lit du trafic (misère galopante, chômage, illettrisme des femmes...). Leur vraie préoccupation est : comment empêcher les femmes de l’Est d’arriver à l’Ouest, comment endiguer le flot des immigrants clandestins. La mondialisation est la cause de l’appauvrissement dans la majorité des pays ex-communistes ; mais ils laissent aux défenseurs des droits humains le soin de panser les plaies des victimes et tenir des conférences sur le sujet.

Légaliser la prostitution
En 2000, un mouvement s’est créé en faveur de la légalisation de la prostitution. Les groupes de femmes y étaient majoritairement favorables, comme arme contre le crime organisé, et moyen pour faire décroître la violence, améliorer l’état de santé des prostituées et les protéger des MST. Les conservateurs étaient contre, au nom de la morale. La prostitution n’a pas été légalisée.
A mon avis, les prétendus témoignages de prostitués mâles ou femelles ou reportages dans les "coulisses" qui sont parus en masse dans la presse, n’ont été qu’un moyen de distraire le public, après onze années terribles. Certes, les réseaux de prostitution constituent le secteur le plus prospère du crime organisé. Mais les Croates ne sont plus trop sûrs qu’il existe un moyen de lutter efficacement contre le problème. Il ne se passe guère un jour sans qu’éclate un scandale auquel un politicien est mêlé. Les gens voient des criminels en liberté, dont on célèbre même la réussite, et la plupart restent intouchables. En juin 2001, le ministère de l’Intérieur a annoncé qu’à Zagreb, la prostitution avait augmenté de 1 600 % en un an ! Dans un tel climat social, alors que le crime organisé fait la loi, la prostitution ne peut que fleurir, car c’est une source de profit incomparable.

Nevenka Sudar
CROW e-zine
http://www.crowmagazine.com

(adaptation de l’anglais : Dominique Foufelle)

P.-S.

Nevenka Sudar

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